Taïwan, rencontre avec le petit frère de l’extrême Orient

Un couple de vieilles dames s’est assis devant nous, au niveau de nos genoux. Elles occupent ainsi avec raison les places réservées, entre autres, aux personnes dans leur situation d’âge avancé. Elles nous dévisagent calmement mais avec insistance, l’œil probablement attiré par la pile de chairs, de tissus, de sueur et de malaise, amoncèlement informe et bariolé sous les traits duquel nous apparaissons au milieu des autres usagers de la rame.

La plus âgée, aux pieds déformés par le temps et au visage largement dissimulé sous une vaste visière, semble la plus concernée par notre présence. La gravité de son regard abrité derrière de larges lunettes fumées est heureusement contrebalancée par de joyeux badges personnalisés, accrochés à son sac. On peut l’y voir affichant le sourire sincère des gens soucieux de répandre la joie sur le monde.

La traversée de Taipei nous permet de renouer doucement les liens que nous avions rompus avec le monde des vivants. En effet nous sortons de quelques jours d’hibernation dans ses quartiers excentrés, nichés dans un appartement dont la mise à disposition d’une cuisine nous permis de limiter nos sorties au minimum vital.

Les fenêtres font défiler des collines couvertes d’une nature en roue libre et des îlots d’immeubles au couleurs ternes, d’un âge indéfinissable et dont la fonction doit se situer sur le chemin qui lie le logement au bureau. Nous sommes dans la navette qui nous amène à l’aéroport et c’est l’esprit reposé que nous pouvons nous replonger dans les images de nos deux semaines de vagabondages Taïwanais.

Home run et roulette russe culinaire

Nous nous sommes égarés dans les allées de ses marchés nocturnes, paradis des expérimentations gustatives, où les tentations culinaires peuvent vite prendre des airs de rites initiatiques de la gastronomie urbaine en faisant côtoyer le délicieux et l’antithèse de la notion occidentale de l’appétissant.

Nous avons déambulé dans ses villes décontractées au grés des ruelles paisibles et des étangs nappés de lotus, spectateurs de l’évolution temporelle de l’art taiwanais depuis le raffinement des monuments à la gloire de bouddhisme aux structures contemporaines investissant les vestiges de l’ère industrielle.

Nous avons pris le temps, dans des cafés intemporels suspendus dans des ruelles presques inaccessibles.

Nous avons bravé la machine que ce soit à coup de batte dans des entraînements de base ball impromptus ou de maillets sur les tambours numériques des bas fond des salles d’arcade.

Nous avons goûté à la bienveillance, conviés à une présentation du thé local par des hôtes excités d’élargir les frontières de leur cercle d’invités, portés par les encouragements de spectateurs enivrés par des airs de chanson populaires dans un exercice maladroit de karaoké improvisé ou inclus au sein d’une soirée d’échange linguistique dans des discussions mêlant l’apprentissage de l’anglais et déclaration d’amour patriotique.

Nous nous sommes accoudés dans des dégustations exhaustives de bières locales de caractères, bravant l’ivresse au nom de la découverte du patrimoine houbloneux.

Nous nous sommes laissés porter par l’appel de l’air frais des montagnes verdoyante, dans des chevauchées en sur les routes des gorges de marbre de Taroko.

Les doux souvenirs sont nombreux mais ils ne suffisent pas pour titiller l’excitation de l’exploration. L’émotion pure, la loose, le sale ou le honteux ne sont pas doux mais peuvent eux aussi rappeler à une certaine nostalgie et rendre un voyage unique.

Gorges nouées et Terminal théâtral

L’avion pose à peine les roues sur le tarmac que nous scrutons déjà le lointain par le hublot dans l’espoir de voir s’y dessiner leurs silhouettes familières. L’excitation est vibrante, nous avons de la visite. Les douanes sont expédiées sans grande inquiétude, le cou toujours tendu pour parer à l’éventualité de les croiser sans les voir. Nous trépignons devant le tapis roulant de nos bagages. On s’interroge sur ce qu’ils sont devenu en trois mois, comme si nous les avions quitté depuis les bancs de l’école. L’effet de vitesse est atténué par le poids des sacs mais nous courrons presque à travers le terminal. De l’autre côté d’immenses baies vitrées, le ciel est grisâtre mais à nos yeux il fait beau. Ce sont les premières personnes que nous retrouvons sur notre route depuis notre départ. Ils sont arrivés le même jour que nous pour nous accompagner le long des deux prochaines semaines. Nous nous retrouvons, ils sont beaux, nous sommes heureux.

Nous prenons un instant pour nous accorder sur les étapes clés de la balade et optons pour les gorges de Taroko, accessible relativement facilement en train depuis Taipei.

Nous rions beaucoup et enchaînons les blagues idiotes comme si nous n’en avions que trop accumulé depuis le départ.

Emportés par la houle

Nous avons pris place sur le ferry à destination de l’île verte. Le départ est matinal et un surclassement inattendu nous permet de disposer de larges sièges à l’étage supérieur du bateau. Des écrans diffusent en boucle un film institutionnel pour la promotion de la bienséance touristique sur l’île. Des sachets en plastiques sont accrochés aux sièges et des poubelles sont à disposition au bout de chaque rangée. De nombreux passagers sirotent tranquillement de larges gobelets de café au lait glacé, d’autres mangent des en-cas salés, comme s’ils voulaient être certains de réunir les forces nécessaires pour effectuer la traversée.

La nuit fut courte et l’assise est confortable, le ronronnement du bateau nous berce tendrement, le sommeil est fulgurant. Au premier entrebâillement des yeux, le bateau a quitté le port, des gens sont sortis sur le pont, heureux de contempler la mer les cheveux dans le vent. L’épaule ne présente pas de traces de la coulée de bave inhérente au sommeils profonds semi verticaux. Tout va bien, le répit du sommeil n’a pas de raison de durer plus longtemps et les yeux se referment paisiblement.

Le deuxième réveil se fait au bruit semblable à celui d’un grand gobelet de café au lait froid en plastique souple qu’on projetterai contre un mur en hurlant. Le bateau est devenu le théâtre d’une scène de guerre bactériologique. Tout le monde vomi bruyamment, tenant à la main des sachets remplis de leur sécrétions digestives d’une couleur étrangement proche de celle du café au lait, affichant le teint blafard de ceux qui souffrent d’un mal qui ne s’assume pas facilement sur la place publique. N’ayant pas encore atteint le stade de décomplexion nécessaire pour vomir comme s’il n’y avait pas de lendemain et sans se soucier du qu’en dira-t’on, nous devons tenir bon. La fin de l’odyssée ne pourra s’accomplir qu’avec la concentration d’un joueur de Go, faisant abstraction de nos sens pour tenir tête à l’appel de l’estomac.

Bonnets de bain pour un plongeon volcanique

L’homme attend seul dans le vent qui balaye la côte. Il s’occupe aussi bien les doigts que l’esprit sur son téléphone dans une posture qui s’apparente à de l’attente. Il est debout, porte un short de bain humide, le torse finement couvert d’une veste qu’il maintient fermée en la plaquant contre sa poitrine, tremblotant légèrement sous le ciel couvert de l’île verte. Un bloc cylindrique en béton émerge du sol à ses côtés, véritable oasis praticable pour les pieds nus au milieu de la roche obscure qui étale ses reliefs aiguisés pour aller jusqu’à s’échouer dans une mer sombre et agitée.

De l’eau bout au sein du cylindre. L’homme y fait cuire un filet d’œufs pour aller ensuite les déguster allongé dans l’eau tiède d’un des trois grand bains taillés sur cette plaine volcanique.

Les sources d’eaux chaudes salées sont une attraction incontournable de l’île, au même niveau que la prison désaffectée convertie en musée, le phare blanc offert par les américains ou la grotte qui servait de théâtre de propagande aux prisonniers.

L’île est cerclée d’une route sur laquelle les usagers se succèdent en chevauchant de petits scooters déglingués abrités sous de grands ponchos de pluie transparents.

Instantané pluvieux

Nous avons bien tenté la visite du phare blanc bravant virilement les vents puissants de la pointe nord de l’île ou du parc à biche local désaffecté aux airs de Jurassic Parc post-débordement mais la pluie nous a eu à l’usure et nous devons nous retrancher dans la chaleur d’un café.

Ferdinand ajoute les dernières touches à son aquarelle et Louise donne un masterclass de pointillisme figuratif à Justine. La grande table en bois nous sert de bouée de sauvetage dans cette averse sans fin. Les gaufres se succèdent à un rythme modéré par un équipement en sous effectif. Une famille vient s’assoir sur une table voisine et regarde le dessin de Justine avec beaucoup de considération. Nous n’avons plus qu’à rester là jusqu’à l’ouverture du karaoké voisin.

Les lanternes rouges de Chihiro

L’allée serpente au milieu des commerces. Les quelques panneaux mêlés aux toiles des auvents qui la surplombent en font la seule partie de la ville qui ne soit pas soumise aux trombes d’eau.

Dans un soucis de confort compréhensible, les touristes s’y entassent en un grand défilé de poncho pluvial, admirant les guirlandes de lampions tout en s’affairant à un shopping furieux de souvenirs matériels ou comestibles.

La légende raconte que Miyazaki se serait inspiré de cette ville pour son voyage de Chihiro. L’ambiance y est effectivement propice.

L’ancienne citée minière fantôme se maintient légèrement dans le brouillard, suspendue aux rails désaffectés qui sillonnent les collines humides pour relier les anciennes galeries des montagnes à la côte voisine. Sur ses hauteurs un vaste cimetière étale de larges tombes couvertes de faïences, offrant aux défunts des lieux de villégiatures privilégiés aux panoramas imprenables sur les vallées environnantes. Le village des vivants ne semble plus habité que par ces commerces, dans ces ruelles, où les touristes viennent s’engouffrer en attendant leur bus de retour pour Taipei.

Comme bien souvent lorsque nous croisons la route de touristes chinois, il nous suffit de nous écarter légèrement de l’attraction principale pour retrouver les joies du tourisme isolé.

La nuit des cafards

Nous arrivons à l’adresse de l’hôtel. Il est situé quelque part dans le centre de Taipei, le long d’une large rue à trois voies en sens unique, en face d’un petit parc pour enfant sans trop de verdure et à deux pas d’une grande place longeant une église où les bars s’enchaînent en étalant leurs terrasses pour accueillir la jeunesse aisée de Taipei en mal d’afterwork ou de before en plein air.

La façade devant laquelle nous nous arrêtons ne s’apparente pas aux standards du monde des réceptions hôtelières. Suivant les indications du GPS nous devons cependant la contourner légèrement pour nous rendre dans la petite allée qui longe le bâtiment. La ruelle est obscure et sans vraiment d’animation mis à part trois personnes y discutant. Deux femmes et un homme. La manifestation de notre égarement doit être flagrante car un simple coup d’œil sur notre petite bande leur suffit pour s’intéresser à notre sort.

Ils nous disent travailler justement pour l’hôtel dont nous cherchons l’emplacement et qu’il convient de leur donner nos bagages en attendant l’heure du check in. Fidèles à notre légendaire prudence et à notre clairvoyance de tout instant, nous déclinons poliment l’invitation. Une des filles du groupe passe un coup de fil. La personne au téléphone lui indique que la chambre est prête. Nous la suivons donc dans un immeuble dont la façade se barde de châssis vitrés obscurcis soit par l’action conjuguée du temps et des échappements qui l’arrose en continu soit par un goût prononcé d’un architecte pour le verre fumé façon poumon de gitaneux en bout de course. Un homme en uniforme garde lascivement l’entrée de l’immeuble depuis un petit comptoir en levant un œil mou à chaque ouverture d’ascenseur. Le studio est au neuvième étage. Un cafard écrasé git sur le seuil de l’ascenseur. Une personne munie d’un balai nous ouvre la porte du studio et nous laisse la place pour que nous puissions en faire l’inspection.

Les deux femmes qui nous ont préparé la chambre sont parties, la porte vient de se fermer. En moins de temps qu’il ne faut pour dire Baygon, le néant donne naissance à un couple de cafard de taille modeste, leur permettant ainsi de se manifester sur le sol en carrelage blanc. Nous n’avons pas particulièrement d’animosité envers cette espèce animale mais nous les capturons tout de même et les laissons sous des cloches en tasses à brosse à dent pour célébrer la dernière soirée de Ferdinand avec nous.

A-t’on vraiment la certitude de dormir la bouche fermée? Nous ne sommes même pas capable de savoir si l’on ronfle donc il paraîtrait légèrement prétentieux d’affirmer catégoriquement que notre organisme soit en tout instant de sa vie inconsciente dans le contrôle le plus parfait de sa plus grande ouverture sur le monde. C’est probablement suite à ce genre de réflexions qu’une vieille croyance populaire est née, portant ses adeptes à craindre l’ingestion nocturne d’araignées. Que ce soit sur des forums virtuels, dans les fauteuils de salons de coiffures ou devant les zincs de blancs vêtus, des affirmations se retrouvent facilement sur les différentes quantités d’insectes que nous serions susceptibles d’ingérer au cour de notre vie. Bien que cette crainte soit aussi fondée que celle du colorant détecteur d’urine dans les piscines municipales, l’image de parasites jouissant de nos brefs instants de vulnérabilité pour se caler dans le doux écrin de notre périmètre charnel n’est en rien réconfortante.

Ainsi lorsque nous sommes réveillés par des cafards mutants, de la taille d’un pouce adulte qui aurait de longues antennes, tombant du plafond pour rebondir sur nos lits, bondissants de murs en murs pour fuir notre traque nocturne, profitant de notre engourdissement pour venir nous narguer au plus prêt de notre zone de confort, se glissant sous nos draps pour esquiver au mieux notre traque maladroite, nous avons du mal à relativiser. L’absence de danger ne fait pas tout, c’est simplement dégueu. La dizaine de cafards capturés cette nuit nous hantera véritablement pour la nuit suivante.

Une voix commune sur la place de la liberté

Le Soleil est revenu depuis quelques heures sur Taipei. Après un peu plus d’une semaine de pluie ininterrompue, ses rayons nous apparaissent comme d’étranges trombes d’eau tièdes mais sèches. Comme il convient généralement de se protéger le corps des changements brutaux d’exposition, nous décidons d’aller nous abriter à l’ombre d’un musée. Celui relatif à l’art contemporain se tient au sein d’un bâtiment en briques rouges tels que ceux influencés par les comptoirs commerciaux coloniaux du début du siècle dernier. Nous y trouvons différentes installations vidéos, photos, audios, ludiques ou botaniques. Un des écrans situé dans un des couloirs nous interpelle. Sur la vidéo nous voyons un centaine de personnes debouts, dressées pour quadriller une partie de l’immense place de la liberté situé au cœur de la capitale. Le but de l’exercice est de les laisser crier librement leurs désirs. Certains clament des préoccupations relatives à leur chats, d’autres pensent à leur famille et d’autres encore informent le monde de leur amour pour leur jeux vidéo préféré. Un sujet revient cependant régulièrement avec une puissance particulière.

Il s’agit de la Chine.

Nous y voyons ainsi l’incarnation d’un pays revendiquant fièrement sa liberté face au géant qui le toise. Même si la langue et l’architecture des temples de Taïwan rappellent directement au souvenir de notre passage en Chine, il est clair que Taïwan n’est pas chinois mais plutôt quelque part entre la Chine et le Japon.

Les traces du passé laborieux se muent en workshops hipster, en restaurants branchés ou en parcs spacieux. Les cafés brunchables aux décors de vitrine IKEA côtoient les rues des night markets sur les étals desquels la seule limite de la comestibilité se situe entre notre imagination et notre résistance aux préjugés sensoriels. Les rues à l’animation insensées, plongeant les passants dans une furie de lumières, de musique amplifiée, à faire passer une journée à la foire du trône pour un stage de yoga radical, peuvent déboucher sur la sérénité des temples bouddhistes copieusement décorés.

Le désœuvrement de la honte et la marche des fiertés

Le quartier est calme, la chambre est confortable, le wifi fonctionne correctement, la température est idéale et la faune urbaine cafardeuse se tient à distance. Tous les éléments sont réunis pour sauter à pieds joints dans l’oisiveté totale qui correspond quasiment parfaitement à notre définition du repos salvateur. Nous devrions pouvoir aborder sereinement notre virée au Japon qui s’annonce chargée. Nous en profitons pour prendre des nouvelles du pays. Dans un quotidien français nous apprenons qu’hier Taiwan était le premier pays asiatique à autoriser le mariage homosexuel. Les célébrations y sont décrites comme énormes. L’indépendance culturelle propre à cet événement correspond en tout cas très bien à l’image qu’on s’est faite du pays.

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