Yunnan and co, les sommets de la Chine d’en bas

Dernier bus pour Lijiang

La réceptionniste de l’auberge de Chengdu se moque de nous et avoue ne pas comprendre notre obstination à éviter de prendre l’avion pour rejoindre le Yunnan. Nous ne pouvons cependant pas nous résoudre à quitter la terre ferme pour rejoindre notre prochaine destination. Comme l’aurait dit un célèbre commentateur sportif “Oh non, pas ça, pas maintenant, pas après tout ce que vous avez fait”.

La frontière montagneuse entre le Sichuan et la région de Lijiang n’a néanmoins pas encore été modelée pour le passage des voies ferrées. Afin d’éviter un détour de plusieurs jours, nous devons donc bouder le rail pour passer au goudron, légèrement excités par les retrouvailles avec les bus de nuit, nos compagnons de route de longue date. Des ceintures en lambeaux aux inclinaisons incertaines des dossiers, des vestiges d’écrans hors-services aux rideaux poussiéreux maculés de tâches indéfinissables en passant par les toilettes condamnées, tout est réuni pour que l’émotion soit saisissante.

Gage de son impopularité, le vaisseau en duplex qui nous attend au terminal de Chengdu est vide. Nous investissons le premier rang, celui à la vue panoramique, prévenant le risque de voyager les jambes écrasées par un éventuel voisin de devant et nous offrant le spectacle d’une route chinoise quelconque. Un jeune homme à casquette se place dans le fond et ne dira pas un mot du voyage. Une grand-mère s’installe quelques rangées derrière nous avec son petit-fils. Le petit parle à peine et rayonne d’un charme calme et souriant. Il a le crâne rasé, à l’exception d’une petite queue naissante sur la nuque. Un pendentif circulaire doré autour du cou vient compléter sa panoplie de future étoile du Kung Fu. Le bus démarre sans que nous ne connaissions son heure d’arrivée. Nous parions sur une heure du matin.

Il est minuit quand le bus s’arrête sur un parking désert. Alors que nous sortons nous dégourdir les jambes, le chauffeur nous indique le chemin des toilettes, prend quelques affaires dans la soute et nous fait plusieurs signes de la main dont “5” et “dormir”. Nous remontons dans le bus, les portes se ferment et le chauffeur s’en va. Le chauffage s’éteignant avec le moteur, il fait très vite froid. Nous nous couvrons de toutes les affaires qui ne sont pas enfermées dans le coffre du bus mais le pouvoir calorifique de la combinaison d’un foulard et d’un K-way peine à faire ses preuves et nous nous endormons, grelottant, les bras repliés sous les t-shirts.

Contrairement aux chauffeurs des bus que nous avons eu l’habitude de côtoyer dans d’autres régions du monde, les chinois respectent des pauses toutes les heures, prennent le temps de manger au restaurant et dorment vraiment la nuit. Les estimations des heures d’arrivées selon les GPS sont donc complètement déconnectées de la réalité.

La citée calibrée et le chemin escarpé

Nous arrivons au début d’une belle après-midi ensoleillée à Lijiang, équivalent de Pingao version Yunnan. Un très beau palais entouré de jardins paisibles surplombe de jolies ruelles aux pavés ombragés mais chargées en vendeurs de djumbés et en bars à guitariste acoustique.

Aussi citadins que nous pouvons l’être, ce n’est plus vraiment de ville dont nous avons besoin. Nous enchaînons rapidement pour prendre de la hauteur avec une balade dans une zone appelée “Gorges du saut du tigre”.

Les sentiers le long des gorges nous font beaucoup du bien. C’est un peu la première fois que nous nous échappons de l’urbanisation tentaculaire du pays. Ses bras ne sont cependant jamais bien loin et son spectre ne disparaît jamais complètement. L’énorme chantier combinant la création d’un pont et d’un tunnel, creusé dans la montagne sur laquelle notre sentier débute, le prouve bruyamment.

Nous nous écartons du hurlement hallucinant de la montagne se saignant de ses cailloux pour grimper doucement sur les hauteurs de la vallée. Sur le versant qui nous observe, un massif à la cime aiguisée nous toise avec supériorité. Ses flancs abruptes et sombres lui confèrent un caractère diabolique et les nuages qui couvrent ses sommets insistent sur l’inaccessibilité de ses pics.

Les huit heures de marche affranchissent notre pensée de toute sollicitation. Ici nous ne pouvons nous égarer ni dans une lecture noble et honorable, ni dans les méandre des réseaux sociaux capricieux car entravés par les services gouvernementaux zélés. Nous marchons légèrement, la réflexion en roue libre trace naturellement vers un bilan trimestriel de nos balades asiatiques. La vue dégagée, le souffle accéléré, les jambes tendues, les charmes de la randonnée opèrent et nous font retomber dans le schéma des résolutions des sportifs occasionnels. Nous devons en faire plus. Le froid sibérien et l’inextricabilité des villes ne doivent plus servir d’excuses.

Demain nous prenons le bus pour Shangri La. Le nom nous fait un peu rêver. Nous nous imaginons le crâne rasé, à sniffer de l’encens, vocalisant sans complexe devant des moines impressionnés par nos dons monocordes et par notre spiritualité innée.

L’antichambre des montagnes sacrées

Si l’idée d’une ville assaillie par les touristes chinois en pleine saison ne nous fait pas rêver, celle d’une ville touristique fantôme ne nous convainc pas vraiment non plus. Nous n’avons pas le temps de nous perdre dans les montagnes environnantes, de traquer le monastère perdu, de traîner avec les tibétains du coin, de dormir au milieu des yacks ou simplement de gravir une dizaine de milliers de marche pour recevoir un trait de sagesse par un ermite, maitre en art martiaux à ses heures perdues si besoin. Nous devons nous contenter d’une errance le long d’allées bordées de boutiques de souvenirs propres à une culture que nous n’avons pas le temps de comprendre. Nous pouvons néanmoins visiter le beau temple avec sa toupie bouddhiste gigantesque qui domine la ville. Les sentiers qui s’éloignent vers l’horizon désertique nous font de l’œil mais nous devons repartir vers le sud.

Sueurs froides dans une cage obscure

Le bus pour rejoindre Kunming diffère des standards du monde du transport. Ici la mention “couchette” ne trompe pas. Si l’extérieur de notre embarcation s’apparente à celui d’un bus long courrier classique, c’est en pénétrant à l’intérieur que la magie opère. Trois rangées de couchettes métalliques à deux étages se succèdent sur toute la longueur de l’habitacle dans un alignement aléatoire. Un agent hurle des consignes aux passagers les moins enclins à se repérer dans ce dédale mobile de lits superposés.

Espacées d’un demi-mètre, les couchettes permettent de profiter pleinement de la proximité avec ses covoyageurs.

Parmi les deux places qui nous sont attribuées une est située dans le fond, où un étroit passage donne accès à cinq couchettes côte à côte. L’enchevêtrement des couchettes a des aires de cabanes de colo, quand nous démontions nos chambres pour en faire des forteresses.

Chaque passager dispose d’un sac en plastique pour y mettre ses chaussures. Les couvertures fournies ont servi à nos prédécesseurs et ne sont jamais propres. Alors que nous organisons notre zone de confort, un groupe de trois fashionistas prennent place sur les lits voisins. Les jeans slim délavés, les cils démesurés, la casquette Balenciaga et le masque en papier sur la bouche, elles immortalisent cet instant de bien-être d’une bonne de centaine de selfies.

Les sursauts du bus et la promiscuité n’auront pas réussi venir à bout de notre fatigue et nous parvenons à nous endormir lourdement. Comme à l’accoutumé le bus fait sa pause de minuit à cinq heure du matin sur une aire à l’écart des grandes villes. Les rêves s’enchaînent tranquillement dans nos cocons de métal et de couvertures décrépites. Un bruit de déchirement arrache Justine de sa rêverie. Elle ouvre difficilement ses yeux alourdis par un sommeil qui avait profité de ce bref moment de calme pour nous happer pleinement. L’ombre d’un homme la surplombe, il a sa main dans le sac qu’elle tient dans ses bras. Elle le regarde. Il a un T Shirt Bleu. Avant qu’elle ne réalise réellement la complexité de la scène, il sort sans un mot par les escaliers situés au pied de son lit pour disparaître entre les autres bus garés sur le parking. Justine est la seule à être réveillée. Une balafre orne le flanc droit de son sac. Il a été tailladé par une lame. Rien ne semble néanmoins manquer à l’intérieur. Tout s’est passé tellement calmement que la situation nous semble presque irréelle. La plaie sur le sac existe néanmoins et quelqu’un a bien joué au couteau sous le visage de Justine. Sur le parking, à une trentaine de mètre du bus, un gardien dort dans une chaise en plastique. Au poste de sécurité des agents prennent la situation avec sérieux, nous disent qu’ils vont regarder sur les vidéos mais que nous devrions remonter dans le bus car il va bientôt partir.

Il est quatre heures et demi du matin, il nous reste 17h de transport avant d’arriver à destination.

Un buffle dans la brume

Nous arrivons extenués à Yuanyang. Bien heureusement c’est ici que nous arrivons. Nous y poserons nos sacs pour quelques jours. Le paysage est magnifique, les rizières dévalent les collines en reflétant le ciel. Les terrasses s’échelonnant à perte de vue semblent appartenir à d’anciens palais gigantesques. Ici les villages bouillonnent mais nous sommes loin des villes. Nous nous baladons gentiment entre ces constellations d’étangs, ces villages aux ruelles sinueuses, ces buffles d’eaux éreintés, ces grand-mères herculéennes, ces marchés hebdomadaires, ces forêts tropicales et ce soleil qui vient enfin nous faire comprendre qui c’est le patron.

Pas de pitié pour les cailloux

Nous avons quitté les ballades paisibles dans les rizières du sud Yunnan pour revenir sur Kunming afin d’aller voir sa forêt de pierre.

Le bus se remplit tranquillement. Nos voisins ne tardent pas à dégainer les selfies. Nous sommes à deux heures du site et l’excitation collective de se diriger vers un bout de patrimoine mondial se manifeste bruyamment.

Le bus nous dépose aux abords d’un premier sas marketing, faisant office de gare routière, de consigne et de food court. Le bâtiment, comme tout ce qui nous entoure, est récent. De nombreux membres de notre cortège sont en tenue de mariage princier, les femmes en talons, tailleurs et chapeaux extravagants, les hommes portent leurs sacs et disposent d’un appareil photo autour du coup et d’une perche à selfie dans la main. Pour atteindre la deuxième étape, nous devons ressortir de ce premier sas, esquiver les taxi qui nous attendent sur le parvis pour nous montrer différentes photos de la région, et marcher le long d’une route cheminant au travers de différents chantiers promettant de futures infrastructures manifestement indispensables. Le deuxième sas comporte deux immenses halls dont un dédié aux souvenirs et l’autre où trente caisses sont alignées en plus de la vingtaine de guichets automatiques. Les guides en costumes traditionnel, le micro sur la joue et le haut parleur en bandoulière, se pressent entre la route et les caisses. Un flux de touristes défile au gré des shuttles électriques et des directives amplifiées des guides. Nous ne souhaitons pas payer la navette et nous devons donc marcher une vingtaine de minutes le long d’une route sans charme, sous les regards stupéfaits des touristes véhiculés, pour enfin arriver à l’entrée du parc.

Le rayon des 500m qui succède aux barrières du site est saturé. La forêt est prise d’assaut. Tout le monde souhaite son cliché. Nous ne le pensions pas mais il est humainement possible d’éprouver de la pitié pour un caillou. Ils n’ont peut être pas eu encore eu l’idée mais ils ne devraient pas tarder à déguiser ces puissantes émergences rocheuses pour leur donner autant de caractère que les poneys du parc Montsouris. Les parois des rochers ont été tellement polissées par le torrent touristique qu’elles se rapprochent de celles des décors factices du parc Asterix. L’avantage dans ce genre de situation en Chine est qu’il suffit bien souvent de marcher un tout petit peu pour se détacher de la masse. Dix minutes de marche et les foules sont raréfiées. Nous devons bien le reconnaître, l’érosion a encore une fois fait des miracles et nous permet de nous faufiler librement au cœur de ce labyrinthe minéral. Alternant les passages étriqués et les clairières ensoleillées nous nous promenons seuls avec les oiseaux et le soleil.

De l’art éphémère au son des cigales

Nous avons quitté Kunming et avec lui le Yunnan. Notre train circule à 295km/h en direction de Guilin. Le paysage qui défile est légèrement brumeux, de nombreux pains de sucre couverts de forêts épaisses émergent des champs de fleurs jaunes. Des villages aux maisons en béton gris, noircies par l’humidité, s’enchaînent jusqu’à devenir des villes dont les immeubles de trente étages symbolisent l’importance locale. Nous suivons un chantier d’autoroute en élévation, mastodonte dont les jambes en béton nouvellement façonnées désacralisent lourdement le mysticisme des pains de sucre et des villes vétustes.

Le train est loin d’être complet, le passager derrière nous à d’ailleurs rabattus ses sièges pour s’allonger de travers. L’ambiance est calme et rafraîchissante. Les parties de solitaires s’enchaînent comme celles de sudoku dans le transsibérien, paisiblement.

Le train s’arrête dans une gare. Une foule envahie la quiétude ambiante en hurlant. Comme par réflexes tous les passagers abaissent leurs sièges brusquement et sans sommation. De nombreuses discussions sur l’attribution des places, sont lancées. Une jeune femme joue avec son bébé comme avec une poupée. Un vieux monsieur originaire de Honk Kong vient nous taper la discute dans un anglais impeccable jusqu’à notre arrivée.

Guilin, sa rivière Li et ses pains de sucre sera notre dernière étape avant de rejoindre les lumières de Canton et son aéroport. Quelques jours bercés par les cigales et les grenouilles, dodelinant du scooter sur les sentiers à la nature luxuriante, longeant des cours d’eaux tranquilles et traversant les villages environnant comme un italien sur sa vespa, saluant tout le monde, les cheveux dans le vent avec une décontraction insolente.

Dernier jour avant le départ pour Canton et la fin de notre séjour en chine.

Nous sommes assis dans la cour d’une maison en pierre, un préau aux dalles en plastique légèrement zébrées de vagues verdâtres, nous préserve d’un soleil coriace. Notre scooter se recharge calmement sur une multiprise de légère facture. La cour abrite quatre tables de récup et une quinzaine de chaises dépareillées. Deux enfants s’occupent. Le garçon peint des numéros avec de l’eau sur le sol en béton puis fait évoluer ses dessins pour une grande fresque d’art brut éphémère. Le sol n’est pas droit, l’eau qui dégouline de son pinceau se contrôle mal et coule trop vite à son goût, l’amenant à remodeler la configuration des tables avec précipitation. La fille fait sagement ses devoirs. Entre deux exercices elle assure le service de ses deux clients. La cour donne sur une rivière verte. La rive d’en face est occupée par une barrière épaisse de végétation abritant certainement un champ. A côté de notre terrasse il y a une place dont le gravier est encadré par deux autres longs bâtiments solides aux toitures verdoyantes. Un vieux monsieur sort d’un des bâtiments. Il a un uniforme foncé et recale son chapeau, une clope entre les doigts. Il marque un arrêt surpris de circonstance en nous voyant paisiblement installé dans son quotidien, nous sourit, incline la tête et continue sa route.

Notre avion quitte la Chine dans deux jours, nous arrachant au super continent gigantesque pour nous balancer sur la constellation insulaire des Philippines dont nous ne savons rien.

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