La chine en diagonale

Poussés à l’action par les 30 jours de nos VISA, nous devons quitter Pékin pour explorer le grand sud. Les routes sont nombreuses, le choix est assez large. Après une très brève réflexion, nous prolongeons notre traversée continentale, nous éloignant de la côte et repoussant ainsi à plus tard notre rendez-vous avec la mer. Nous nous attendions à grimper à bord de vieilles machines bondées et enfumées mais nous nous trompions. Le train qui n’a à priori rien à envier à ceux du réseau français nous amène à une vitesse folle pour une première escale à Pingao.

Nous arrivons de nuit. Nous montrons la localisation de notre hôtel sur notre téléphone au chauffeur d’un bus bondé qui attend en face de la gare. Il nous oriente vers un autre bus tout aussi plein. En équilibre à bord avec nos sacs imposants, nous tenons jusqu’à l’ancienne gare où le chauffeur nous dit de descendre. L’hôtel n’est pas assez loin pour ne pas le tenter à pied. Notre chemin longe une quatre voies assez fréquentée par une alternance de scooters électriques, de triporteurs, de camionnettes et de quelques mais rares voitures classiques. Les enfants sur les petits scooters nous saluent avec entrain. Les boutiques ouvertes le long du trottoir font souvent dans la quincaillerie bordélique, dans le restaurant à plat unique dont la décoration se résume à un néon plafonnier ou pour les plus élégantes dans la vente d’une huile stockée dans d’immenses jarres noires laquées. Les commerçants installés sur le trottoir enchaînent les clopes et nous regardent passer avec une certaine circonspection. Nous arrivons à destination. Quelques panneaux lumineux au nom de notre hôtel nous appellent du fond d’une allée obscure. La jeune femme de la réception porte un chapeau en velours violet, de grandes lunettes rondes et révise des cours d’anglais dans le hall de son hôtel en nous attendant. Elle est ravie de nous montrer ses compétences dans cette discipline et en profite ainsi pour nous poser des questions sur notre vie familiale sans pour autant sembler comprendre nos réponses. Depuis notre chambre nous comprenons que sa leçon du moment porte en effet sur le sujet.

Vitrine d’une chine d’antan, terre des premiers banquiers et donc d’une certaine prospérité économique, Pingao est extrêmement appréciée par les touristes chinois pour son côté village authentique-mais-pas-trop. Les anciennes rues de la ville fortifiée sont occupées par une infinité de cuistots ambulants, de boutiques de souvenirs, de musées plus ou moins improvisés et de restaurants sédentaires. Les quelques musées croisés raffolent de reconstitutions nous permettant de nous plier à la traditionnelle prise clichés de lit tricentenaire et à l’émission de remarques profondes, doux fruits d’une intelligence malmenée pour permettre à la sagesse millénaire gardée précieusement entre ces murs de nous atteindre, telles que “oh… tu as vu comment ils se chauffaient”, “fait gaffe dans cette pièce ils ont mis un mannequin un peu planqué qui fait flipper” ou “t’as pas faim toi?… …moi j’ai la dalle”.

Le raffinement des constructions hors d’âge est parfois remanié avec le tact d’un hockeyeur sous amphétamine. Nous passons ainsi devant un établissement au sein duquel un nain en habits de soubrette hurle une chanson dans le style des grandes heures de la mouvance bonne franquette, situées quelque part entre Carlos et Annie Cordy. Les foules dans le bar sont déchaînées et rient à s’en décoller la plèvre. Nous n’avons cependant pas la force de dépasser le stade du coup d’œil au spectacle. Dans la rue les touristes s’enchaînent pour nous prendre en photo, immédiatement habitué aux devoirs de notre célébrité imméritée, nous posons et nous permettons même quelques audaces dans les poses, on trouve ça mignon et ils trouvent ça extrêmement drôle.

Nous nous arrachons des griffes de la notoriété pour continuer notre descente à grande vitesse jusqu’à rejoindre Xi’an, la ville des soldats en terre cuite. Nous y dormons chez Hassan, couchsurfer infatigable au palmarès d’environ 180 invités en 6 ans.

Hassan est Pakistanais, installé en Chine pour suivre des études de médecine, spécialisée en dermatologie. Il ne lui reste plus qu’un an d’études mais avoue douter un peu. Il n’est plus certain de sa vocation. Ses rêves n’ont pas l’odeur des hopitaux mais ceux du café torréfié. Il voudrait ouvrir un café sympa, qui marche bien, où les gens pourraient prendre du bon temps à leur aise. Il voudrait également prendre le temps de voyager pour rendre visite à la légion d’amis qu’il s’est créé via le couchsurfing mais ne sait pas vraiment par où entamer sa tournée mondiale.

Il habite avec Noorijan, californienne mais “pure sang indienne” qui porte le voile et de faux ongles. Elle doit cependant déménager demain pour retrouver son mari sur l’île Maurice.

Suivant les instructions d’Hassan, nous nous prélassons donc chez lui, une tasse de Chaï pépouzement dégusté vautrés à même le sol.

Une chose en entrainant une autre, Hassan nous parle de son pays, le Pakistan et de la rivalité caricaturale qui l’oppose avec l’Inde. Les deux voisins semblent se haïr sincèrement. Selon lui, le Pakistan, qui a la sixième puissance militaire du monde, aspire à une relation pacifique avec l’Inde mais celle ci à trop peur du Pakistan pour que le calme prospère. Il nous expose des exemples de la risibilité de l’armée indienne, s’attaquant à des pigeons ou à des ballons de baudruche en provenance du Pakistan. Ils se moquent gentiment en nous voyant apprendre que le Pakistan et l’Inde n’était il n’y a pas si longtemps qu’un seul pays, divisé par les colons anglais. Ils n’envisagent cependant pas de réunification pacifiste.

Quand nous lui demandons des conseils pour un éventuel passage sur ses terres, Hassan nous présente une série des vidéos promotionnelles sur lesquelles nous pouvons voir, outre des paysages vraiment superbes et des habitants heureux, leurs nouveaux centres commerciaux, leurs nouvelles bretelles d’autoroutes et des hommes en uniformes posant sur des chars, les mitraillettes en évidence devant les drapeaux, clamant en chœur le nom de leur pays. Il semblerait qu’ils aient quelque chose à prouver. Hassan nous explique que les seuls voisins sur lesquels les Pakistanais peuvent compter sont les chinois. Les afghans sont en effet restés un peu sous le choc de la collaboration Pakistano-Americaine dans la période post 2001.

Hassan habite en chine depuis sept ans et parle un peu chinois, mais n’aime pas vraiment ça. Pour lui, parler chinois est un combat épuisant.

Il nous indique comment faire pour nous rendre sur le site des soldats, qu’il nomme “la huitième merveille du monde”, mais ne souhaite pas venir avec nous car il l’a déjà vu cinq fois. Devant l’ampleur de la mise en scène sur place nous pouvons clairement le comprendre. L’exploitation sans limite du site a presque raison de notre enthousiasme . Il aura vraiment fallut attendre le dernier moment et la contemplation de l’œuvre colossale pour se débourber de l’agacement dans lequel la surcharge de fioritures promotionnelles nous avait empêtré. L’armée est tout à fait terrifiante.

Nous enchaînons dans notre descente pour atteindre le Sichuan, à Chengdu plus précisément. Nous choisissons de poser nos sacs quelques nuits dans le coin pour profiter un peu de la région. L’air se réchauffe, nous pouvons à présent sortir sans pull. Il n’y a plus vraiment de ville historique mais le décor est intrigant. L’humidité galopante décore les tours immenses de larges bandes obscures. Des vélos en libre service s’enfilent sur les trottoirs. Des cours d’eau verts interrompent parfois les grands axes routiers pour permettre aux piétons de profiter d’une bouffée d’air au calme. Des restaurants font la promotion d’hotpots mystérieux dont nous n’avons toujours pas saisi les subtilités du fonctionnement, les plus populaires ont leurs trottoirs assaillis par les clients patiemment installés sur de petits tabourets en plastique dans l’attente qu’une table se libère. Leur piment de renommée mondiale est quasiment omniprésent dans leurs plats et nous fournit un léger challenge à chaque repas. Dans le voisinage nous pouvons rendre visite à un Bouddha géant perdu sur une colline couverte de forêt et pudiquement drapé d’un échafaudage à sa hauteur.

Tout ça aurait pu être en soit une bonne expérience de découverte de la vie sichuanaise si Chengdu ne possédait pas, en plus, une attraction particulièrement singulière. Le centre névralgique du tourisme local n’est en effet ni spirituel ni architectural. Il tient sa célébrité d’une seule chose. Il est mignon. Il ne serait pas difficile à placer sur l’échelle de la mignonnerie car il en serait l’étalon. Chengdu est la ville des Pandas. Bien que les visites aux animaux en captivité ne soient pas forcément notre passion, force est de constater qu’ils sont trop mignons. Une fois passé l’hébétement longue durée de la contemplation de notre animal totem, nous en apprenons un peu sur sa vie. Ils ont beaucoup de mal à se reproduire car les mâles ont un sexe trop court et que le femelles n’ovulent que trois jours par an. Ils sont carnivores mais ne mangent que du bambou alors qu’ils ne le digèrent pas. Cette autodestruction volontaire et cette inactivité chronique nous apparaissent comme des critères évident de dépression avec pulsion suicidaire. Etant profondément attaché à ces animaux, nous nous inquiétons beaucoup de leur sort.

Mais nous ne pouvons pas les sauver tout de suite car nous devons descendre encore un peu plus pour rejoindre le Yunnan, ses sauts du tigre, ses rizières et ses buffles d’eaux dépressifs de ne pas être aussi mignons que le panda.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: