La Grande Muraille

Les sacs sur le dos, le téléphone portable/GPS chargé à moitié, la gourde sous dimensionnée et les sachets de biscuits apéro achetés à l’aveugle dans la dernière station service croisée, nous sommes prêts pour une journée en autonomie.

Selon les légendes, l’édifice se déroule jusqu’à perte de vue, asseyant sa pérennité sur ses dimensions mythologiques. Plus que le symbole d’un pays c’est l’humanité toute entière qu’il représente, hantant les esprits jusqu’à apparaître dans l’imaginaire de ceux qui ont quitté la terre pour aller l’observer depuis l’espace. D’habitude difficile d’accès pour des français métropolitains contraints par des horaires de bureau car situé à l’autre bout de la planète, elle est nettement plus accessible depuis Pékin. Hors c’est précisément à Pékin que nous sommes, nous en faisons donc un passage obligatoire.

Solidement portés par une organisation sans faille, pilier de notre quotidien itinérant, nous nous renseignons très tardivement sur les modalités d’accès du monstre sacré. Heureusement, de nombreux aventuriers bienveillants passent toujours avant nous et cette fois nous avons la chance de pouvoir profiter d’une antisèche rédigée à la virgule près par Isaac, un compagnon de voyage Catalan covoitureur sur les routes de Gobi. Le trajet sur mesure nous promet l’absence des hordes de touristes qui l’assaillent par endroits et un coût ne dépassant pas celui d’une barquette de raviolis attrapée à la volée à des marchands ambulants.

Les instructions sont claires. Nous devons prendre un bus puis un autre, et nous arrêter dans un village dont la trinité cerveau-bouche-gorge ne parvient pas, malgré de gros efforts, à se coordonner pour en prononcer le nom.

Bien que pourvus de toutes les informations nécessaires, nous ne parlons pas chinois, ce qui ne renforce en rien notre sérénité à l’approche des changements de bus. Nous sommes dans un pays où les instructions sont rédigées dans un alphabet qui se rit de notre incompréhension et où personne ne parle anglais. Souvent abordés par des habitants du coin, nous repartons une fois sur deux avec une indication incorrecte. Emportés par un altruisme maladif, nos bons samaritains préfèrent la grande satisfaction de nous avoir aidé à l’aveu de méconnaissance.

Le terminus du bus est niché dans une montagne aride en cette saison. Quelques hôtels grands formats sont parsemés le long de la route sinueuse. Nous sommes six à nous approcher du village, deux polonais qui semblent vouloir faire une pause pour retrouver les couleurs que les virages nous ont fait perdre, et deux Chinois, un fils et son père.

Le fils est grand et élancé. Il a la vingtaine et sourit largement avec une certaine constance. Son père est beaucoup plus petit, porte un gros sac à dos inconfortable et de petits chansons noirs. Il ne sourit pas tellement mais fume beaucoup.

La montagne nous entoure presque entièrement. Quelques coups d’œil sur le GPS et nous partons en quête du sentier nous menant à une faille.

Nous voyant nous éloigner hasardeusement, le fils nous interpelle. Il ne connaît aucun mot d’anglais, et notre apprentissage du Chinois se limite pour l’instant aux indispensables « Nihao » et « Xiéxié ». La communication semble compromise, pourtant il insiste, nous poussant à le contacter sur le WhatsApp/Facebook/Instagram/Banque en ligne chinois « Wechat ».

Apres quelques manipulations, il nous envoie des messages en chinois, l’application les traduit et nous pouvons désormais communiquer en direct.

Mettant de côté les précieux adages chinois générés par le logiciel de traduction tels que « Avez-vous escaladé les flèches et boucler la grande muraille » ou « Il serait plus beau d’entendre qu’il neigerait ici dimanche », nous semblons convenir d’unir nos chemins pour parvenir à atteindre notre but commun.

Vingt minutes de balade et nous touchons les premières pierres. Le paysage fait le boulot, la muraille, aux ondulations animales, serpente le long des crêtes qui nous entourent et semble s’étirer à l’infini. L’état de l’édifice n’est cependant pas celui dans lequel nous l’avions imaginé, propre, lisse et aux escaliers ordonnés. La plate-forme éméchée sur laquelle nous nous trouvons est entourée de deux hautes collines de pierres éboulées, vestiges de l’ancien bâtiment.

Ce n’est qu’à la mort de Mao, que le gouvernement instaura une politique de sauvegarde la Muraille, interdisant aux villageois environnant de s’en servir comme d’une mine gratuite de briques pour construire leurs fermes.

Au cours des deux premières heures nous ne sommes pas toujours particulièrement rassurés par les étapes que nous devons franchir. Enchaînant le vide vertigineux bordant les sentiers et les sessions d’escalade, nos jambes peuvent être amenées à trembler sans que ce soit de fatigue. Nous ne laissons cependant transparaître aucun doute quant à notre itinéraire. Il n’y a qu’une muraille, nous avançons donc tout droit.

Devant tant d’assurance, le fils incite son père à nous suivre.

Parfois, des touristes chinois surgissent de nulle part, rejoignant eux aussi un pan de Muraille depuis les fourrés et se joignent à notre équipée pour continuer la route tantôt à 4, tantôt à 5, 6 ou 8.

Très vite, nous les reperdons de vue, et continuons notre progression avec le père et ce fils, désireux de passer la journée avec nous.

En fils dévoué, il en vient à porter le sac de son père en plus du sien. En compagnon bienveillant, il s’assure de fermer la marche et vérifie que nous sommes tous en mesure de gravir les montagnes de cailloux.

Le père, lui, ronchonne lors des ascensions et fume des clopes à chaque pause.

Arrivés au point de vue culminant, nous en profitons pour partager ensemble un semblant de déjeuner. Des noix, de la mangue séchée, des œufs durs au thé, et un jus multi fruits dilué dans une sorte de lait de riz en format familial. Chaque chose abonde d’emballages superflus et la quantité de plastique généré par notre casse croûte est déprimante. A la fin du festin, nous rangeons nos déchets dans nos sacs à dos, avec cette légère honte de ne pas avoir limité notre impact en choisissant la facilité des superettes de stations service…

Le fils jette un rapide coup d’œil sur notre opération, étonné de nous voir ramasser des saletés. Il semble perdu, hésite à faire comme nous, par politesse. Outré par l’absurdité du geste, son père intervient vivement et lui somme de les laisser sur place, à même le sol de ce bâtiment légendaire. Gêné, le fils rassemble le tout pour l’emballer fermement, se dirige vers une rembarde et dans un geste solennelle livre son offrande à la forêt, dans une nature où les déchets se verront moins, rougis par la honte de le faire devant nous, sous les rires de son père.

Une fois le point culminant de la région atteint nous devons nous confronter à l’aventure des descentes à 75 degrés sur dalles de pierre limées par le temps. C’est en s’accrochant à deux mains aux rembardes de la Muraille que nous marchons, les jambes légèrement liquéfiée par les marches passées et par la vision du gouffre que nous tentons de descendre.

Le soleil commence à manifester quelques signes de fatigue et entreprend sa descente, nous ne sommes pas encore arrivés et comptons sur des téléphériques pour nous descendre rapidement jusqu’aux départs des bus.

C’est en nous rapprochant de l’entrée officielle, des téléphériques et du village que nous faisons connaissance avec une autre Muraille, celle des photos, lisse, plate, dont les escaliers sont finement dessinés et sur laquelle l’on n’a pas besoin de jouer les contorsionnistes pour avancer sur plus de deux mètres.

Notre démarche se fait plus légère, nous trottinons presque pour rejoindre les cabines.

Elles sont fermées pour leur semaine annuelle de révision. Nous devons descendre à pied, dévalant les milliers de marches jusqu’à l’entrée du site.

Mis à part quelques ouvriers travaillant à la restauration des bâtiments, le village est désert. C’est face à une station de bus fermée que notre course aboutie. Nous arrivons dix minutes trop tard pour la saison.

Le père et son fils sont avec nous. Nous demandent ce que nous allons faire. Nous leur retournons la question. Ils ne nous répondent pas. Le soleil est maintenant couché. Nous sommes seuls sur un parking de bus fantomatique. Un taxi arrive. Nous discutons avec lui. Il nous dit que nous n’arriverons jamais à rentrer en bus, qu’il peut nous déposer où on veut mais que le plus simple serait d’aller à Pékin. Le fils confirme les dires du chauffeur en regardant sur internet. Nous négocions les prix avec le chauffeur pour aller jusqu’à Pékin. Le fils nous regarde et le père attend. A grand renfort de marchandage par traducteurs interposés, nous trouvons un compromis avec le taxi pour Pékin. Sans nous demander, nos compagnons se joignent à nous. Nous avons la désagréable sensation d’avoir été utilisés pour servir de moyen de locomotion. Nous ne comprenons pas les intentions de nos deux compagnons de route. Nous ne savons pas d’où ils viennent, où ils vont, pourquoi restent-ils avec nous ou pourquoi veulent-ils venir à Pékin. En arrivant au premier métro de la zone pékinoise le fils règle le taxi via WeChat et nous dit que nous ne lui devons rien. Nous ne comprenons pas et insistons pour payer notre part. Ils nous disent être de Quantong, dans le sud Chinois. Ils sont venus pour une virée père/fils et ne connaissent pas Pékin. Le fils nous demande dans quel hôtel nous allons. Il veut nous suivre mais il n’y a plus de place dans le notre. Il trouvera finalement un établissement voisin du notre. Le trajet en métro dure des heures, le père s’endort régulièrement et le fils insiste pour que nous mangions ensemble. Nous sommes épuisés mais nous nous accorderons une petite soupe de nouille en famille sur le chemin de l’hôtel. Le fils nous montre des photos de sa copine et de son dernier voyage au Yunnan. Le père regarde l’écran de télé du restaurant sur lequel une série relate dans un style tragi burlesque les frasque de la cour impériale dans des temps que nous pouvons estimer comme anciens. A la fin du repas nous échangeons une clope avec le père et dans une dernière série de messages le fils nous remercie pour le temps passé et nous témoigne de sa sympathie. Nous arrivons au coin de rue où nos chemins de séparent pour une légère confusion entre serrage de main et accolade pudique et gênée. Nous regagnons enfin la ruelle de notre hôtel où nous pouvons débriefer tranquillement.

“C’était un peu chelou non?”

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