Message d’un terminus Trans planétaire

Jusqu’ici mise de côté par notre découverte de l’ex univers soviétique, notre arrivée en Chine germe dans un terreau d’idées préconçues, entretenues par une culture populaire parfois borderline, et d’intrigues forgées par une imagination rarement confrontée aux images de ce colosse lointain. C’est donc dans un léger flou que nous nous approchons de ses frontières.

Cela fait plusieurs heures que nous avons embarqué. Il fait nuit, nous lisons, le poêle à bois nous réchauffe tranquillement, le chef de voiture, les manches légèrement maculées de charbon fume une clope dans sa cabine exiguë puis vient nous montrer un message sur son téléphone nous demandant de nous préparer à sortir du train avec toutes nos affaires. Nous devons changer de largeur de rails mais cette fois-ci nous n’assistons pas au chantier.

Privé du balais des énormes machines soulevant des trains et faisant valser les boggies, nous devons attendre dans un hall avec toutes nos affaires. Le train a été en effet vidé intégralement. On nous prend toutes nos empreintes, nous posons pour la photo et on scanne nos bagages avec attention.

Les murs blancs et vitrés du hall légèrement futuriste font raisonner les murmures contenus des candidats à la virée chinoise. Seuls les vendeurs de nouilles instantanées et de bouteilles de soda qui s’entassent aux grilles de la zone fumeur viennent trancher avec l’ambiance aseptisée de notre salle d’attente. Encore une fois dénués de la devise appropriées nous ne pouvons succomber à ces sirènes du prêt à manger et devons faire les fonds de nos sacs pour retomber sur un sachet de nouilles datant de Tobolsk. A défaut de couverts ou de baguettes, nous les mangeons à l’aide d’un stylo qui a rendu l’âme mais dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser.

Des rangées de policiers nous font l’honneur de défiler ponctuellement en rang, marchant au pas. Certains sont munis d’une sorte de lance à embout semi-circulaire, quelque chose qui allierai la majesté du bident mythologique et l’élégance du tonfa. Après quatre podcasts, trois expéditions à la découverte de notre aire de jeux, deux pourcents d’un livre entamé il y a cinq ans, une rencontre courtoise avec un couple de voyageurs français aux aptitudes physiques amoindries par un âge avancé et une bonne dizaine de bastons de regards avortées avec les forces de l’ordre, soit trois heures d’attente, nous pouvons réembarquer pour la dernière étape de notre périple transsibérien.

Avant de dormir nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le rapprochement entre notre futur de touristes à temps plein et la situation actuelle du couple croisé dans le hall, formé de Bernard, boiteux, à moitié aveugle et très certainement proche de la surdité, et de sa femme, dont nous n’avons pas eu connaissance du nom mais dont nous aurons retenu le son de sa voix, invectivant bruyamment son mari de consignes telles que “Prend ton sac Bernard! TON SAAC!” ou “A DROITE LES TOILETTES! DROIIIITE LAAAA PAR LAAA! non mais c’est pas possible suila”, le tout appuyé par un regard outré cherchant l’approbation de ses voisins
quant à l’impossibilité de son mari. On s’endort donc sereinement, conscient que, même sérieusement marqués physiquement par les années, le voyage au long cours pourra continuer de nous faire rêver pendant un bon bout de temps.

Le nez collé à la vitre nous regardons défiler les vallées qui nous portent à Pékin. Le contraste entre la sérénité des canyons et l’omniprésence des chantiers nous permet d’assister une première fois à la modernisation galopante du pays. Le pays bouge vite. Nous, en revanche, ne nous pressons pas, appréhendant étrangement la perte de cette zone de confort qu’est la cabine couchette. Nous devons nous en détacher à peine après en avoir assimilé les codes, voyant s’approcher le terminus comme un saut du nid.

Pour ne pas trop y penser nous parlons avec notre covoitureuse. C’est une jeune allemande, elle mange du blé à la sauce tomate, porte un badge vegan sur lequel une vache implore notre clémence et dispose d’un petit dictionnaire spécial pour pouvoir se nourrir dans le monde entier sans l’intention de nuire aux animaux. Elle a pris le train depuis Berlin et a fait le trajet en 15 jours avec un arrêt d’une semaine à Ulaan Bataar. Durant son séjour en Mongolie, elle est restée dans une famille pour un workaway durant lequel sa mission était “d’être présente”. Elle voyage seule parce qu’elle aime ça.

La ville se fait de plus en plus dense par la fenêtre. Le train ralenti progressivement. D’immenses immeubles s’alternent avec des autoroutes, des murs antibruit, des entrepôts et quelques usines. Nous regardons notre évolution sur le GPS pour anticiper un peu notre parcours de la gare à l’hôtel. Sur le plan les rails convergent, il semble que nous nous rapprochions du terminus.

Deux cent heures de train au total depuis les rives du boulevard Magenta, nous nous permettons d’exprimer notre excitation par de petits sautillements bon enfant sur le quai pékinois. Le vertige d’avoir mené à bien notre traversée est exacerbée par la douceur de la température et par l’animation qui résonne en sortie du couloir de la gare et dans laquelle nous plongeons sans hésiter.

Le parvis de la gare est immense. Nos tympans sont dupés par une ambiance de cité de science-fiction. Les voix des badauds s’emmêlent indistinctement, des messages sont diffusés par haut parleurs, des annonces sont faites au mégaphone, des musiques aux allures de jingle pour enfant apportent une touche de parc d’attraction au décor. On croirait même entendre crier des animaux colossaux, de type ours, éléphant ou baleine. A défaut de mammifères titanesques, la place grouille de monde. Des gens marchent, attendent, mangent, courent, fument, nous abordent, font la manche, patrouillent ou s’alignent dans une des vingt queues qui fissurent ce bouillonnement humain. Nos sacs n’ont jamais été aussi chargés et nous évoluons lentement au milieu de cette cohue. La température ambiante nous permet de nous débarrasser enfin de nos énormes manteaux qui sentent la fumée et le chameau. Nous respirons un peu plus.

L’entrée du métro est décorée de deux plantons au garde à vous dans leur uniforme vert foncé, certainement plus pour l’image que pour la sécurité. Nos sacs et nos bouteilles d’eau sont scannés à chaque entrées dans le réseau. Une petite musique nous suit le long des larges couloirs des souterrains modernes. Nous nous y retrouvons plutôt rapidement. Des publicités lumineuses projetées sur les parois des galeries suivent le métro lors de sa marche, les usagers sont pour la plupart sur WeChat quand nous pouvons passer le temps en regardant une vidéo de sensibilisation aux bonnes conduites qui a pour héro une vieille aubergine qui fait du kung fu avec une pomme de terre irrespectueuse. Puis dès la sortie de la rame, la petite musique reprend.

Cette musique a un air rassurant, comme une berceuse pour apaiser les esprits des citadins pressés. Entendre cet air la nuit nous fait penser à un encouragement à être gentil, à rentrer calmement chez soit pour dormir et pour être en forme le lendemain.

Plus nous nous éloignons de ce parvis, plus le changement d’ambiance s’opère et nous arrivons bientôt au calme. Un vrai calme inattendu. Nous nous égarons un peu volontairement dans les ruelles qui quadrillent notre quartier. Bordées de maisons, contournant par instant de grands arbres, elles cachent de vastes réseaux d’allées sinueuses sur le seuil desquels les résidents nous regardent avec bienveillance. Les toits courbés, les devantures ornées de menuiseries en bois rouge, les lanternes suspendues et les petits lions décoratifs ne sont pas que des clichés touristiques et agrémentent effectivement la toile de fond de la capitale. Les passants nous sourient et tentent régulièrement des “hello” sincères car à priori désintéressés.

Si on met de côté le bruit des crachats qui peuvent survenir à n’importe quel moment, le calme n’est troublé que par l’audace des petits scooters électriques, omniprésents et silencieux qui surgissent brutalement à chaque coins de rues, le moteur sifflant de rage, jouissant d’une impunité endémique sur le piéton. Inutile de se risquer à pied ce sera toujours aux autres de passer en premier.

Le pilote de scooter chinois a l’étonnante capacité de pouvoir simultanément ne pas avoir de casque, fumer, répondre à un texto, chanter et être accompagné sur son petit siège arrière par un passager aux jambes recroquevillées mais au dos confortablement appuyé sur un petit dossier. Favorisant le confort sur la sécurité, le scooter est généralement muni d’une petite couverture harnachée au guidon, protégeant le conducteur du froid à défaut du bitume.

Les scooters évités, le rue nous permet d’assister au spectacle des intimités pékinoises. Les portes des maisons n’en sont pas vraiment et le monde vit sur le pavé.

Le troisième âge, pilier de cette vitalité à l’air libre, mène la danse. Que ce soit en jouant de la musique, en faisant des exercices physiques sur des agrès, du ping pong, du badminton, des étirements, même sommaires, du mah jong, ou des chorégraphies, l’ancienneté ne se cache pas et s’expose même avec fierté sur le trottoir.

La jeunesse quant à elle se sape sans complexe, redoublant d’audace dans les associations d’influences empruntant autant à l’occident qu’à la tradition chinoise, illustrant ainsi la métamorphose de leur pays, qui se modernise à vue d’œil. Notre guide édité il y a moins de six mois est quasiment déjà obsolète, les marchés à l’arrache qui y sont recommandés n’existent plus et sont remplacés par autant de centres commerciaux de sept étages ou plus.

Mais les ruelles existent encore et nous nous y promenons doucement, nous laissant tenter par les odeurs des restaurants ouverts sur la rue. Les stands de brochettes que ce soit de viande, de fromage pané, de tentacules ou de durian rôti au fromage agissent comme des aimants et nous comblent à chaque fois. Nous avons vraiment la sensation d’avoir devant nous un monde entier à découvrir et chose heureuse nous n’aurons pas à le faire à jeûn. Mais pour manger il faudra le faire sans parler, en montrant ce qu’on veut, car si le menu ne comprend pas de photos nous ne pouvons en aucun cas savoir ce que nous commandons et personne ne pourra le traduire. Nous tentons, parfois avec succès, parfois avec plus de regret.

La police de même que les caméras sont omniprésentes et nous demandent régulièrement nos papiers mais toujours avec bienveillance. Un seul agent surement soumis à de vieux reflexes achroniques viendra nous demander de ranger l’appareil photo dans une zone sans pourtant grand intérêt.

pekin beijin renovation
Le cliché interdit

Nous n’avons pas le temps de voir tout ce que nous aurions voulu en lisant les guides de cette immense ville aux millions de sites touristiques. Nous ne regrettons cependant rien car ces quatre nuits sous le ciel étoilé de Pékin nous ont fait le plus grand bien et nous pouvons à présent nous en extraire ressourcés et prêts à des explorations un peu moins citadines. Un de nos compagnons de route mongole nous a justement filé un super plan pour visiter la grande muraille. Apparemment il suffit de prendre le bus.


2 thoughts

  1. Ça fait toujours bizarre de voir Boggie écrit avec deux “g”… Mais bon, je sais qu’on peut donc je ne dirai rien… Même si je dis quand même quelque chose…

    A part ça, c’est beau, vous êtes beaux, ça à l’air délicieux tous les trucs que vous mangez. Bref, j’ai eu la mauvaise idée de regarder cet article depuis le boulot. Grossière erreur. Plus envie de rien faire à part regarder les prochains voyages…

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    • blame it on the boggie, la prochaine fois je mets deux o pour rythmer un peu l’article. parceque oui il y aura une prochaine fois, ça me semble indispensable que nous parlions plus de la composition des trains. gros bisous et bon courage!

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