On a marché sur l’eau

Le chat a la réputation de réconforter les gens souffrants, qu’ils soient affectés de maladies, de tristesse ou de solitude. Cet altruisme bienfaiteur serait due à la température corporelle des patients en manque de ronronnements. Le chat ne sent pas quand quelqu’un a besoin d’un câlin, il sent juste quand le corps de quelqu’un est chaud. Il doit être plus confortable de se caler en boule sur le ventre d’un fiévreux que sur quelqu’un qui va bien et qui a d’autre chats à caresser.

Nous avons malgré nous pu nous prêter à une petite expérience à ce propos. Nous avons donc présenté deux sujets différents à Moussi, chatte d’Ust Barguzin, et nous étudierons sa réaction.

Sujet A: Etat grippal entretenu par 40h de confinement au sein d’une couchette de 0,5m3. Rechutes fréquentes manifestées par des accès de fièvre. Sous alimentation aggravée par un cas d’école du syndrome du prisonnier. Le sujet, soumis à une absence d’activité au cours des 50h de transports consécutives en fit moins à mesure qu’il ne fit rien pour finalement avoisiner le stade végétatif, sauvé de la mort cérébrale par un nez qui coule. La main sur le front, assistant mollement à la disparition de l’ennui au profit du néant. En résumé le sujet A est un homme enrhumé.

Sujet B: Etat de fatigue accentué par la gestion d’un individu masculin légèrement enrhumé aussi facile à vivre qu’une diva populaire en tournée mondiale. Diagnostique, hypothermie probable due à une attente prolongée dans les rues d’Ust Barguzin. Après s’être retrouvé devant porte close il a fallut environ une heure de recherche, sans téléphone, par -30°C pour trouver la voisine qui devait héberger les deux sujets. Le froid conjugué à la fatigue et à l’attente aura été particulièrement efficace pour agresser le sujet.

C’est donc en présence de ces deux sujets tout juste déchargés de leur équipement et assis côte à côte sur un des lits simples de la chambre qui sera la leur pendant trois nuits que le chat put faire son choix et c’est vers le sujet B, encore ému par le froid, que ses câlins bienfaiteurs se sont orientés, lui permettant de retrouver un peu de la chaleur qu’elle avait laissé dans l’air glacial du seuil de son foyer.

Moussi vit chez Luba. Sa maison, centrée autour de l’énorme poêle à bois n’est vraiment pas loin du lac. Après nous être réchauffés un peu les pieds, le temps de quelques ronronnement bienvenus et d’une soupe de raviolis, nous pouvons remettre nos armures antigel et nous partons en direction de la côte pour atteindre enfin notre cible.

Le froid est tenace mais le vent est timide. Une forêt sépare la ville du lac et la route qui nous y emmène est ornée de maisons en bois à la cheminée en suractivité. Les uniques passants sont à quatre pattes et laissent les marques de leur activité figées dans la neige. Nous arrivons à un sentier qui s’enfonce dans une forêt de pins d’une tranquillité silencieuse. Par sentier il faut comprendre piste formée d’une neige un peu tassée, quelques traces de pas et de temps en temps deux traces de ski.

Le chemin suivi longe ce qui doit être une grande prairie, c’est en tout cas à notre époque une grande étendue de neige, percée par de petits sapins et d’où s’échappent de légères volutes de neige, rappelant les mouvements du sable porté par le vent dans les déserts des westerns, juste avant les duels.

Le vent vient dans notre direction. Les cils de Justine se mêlent à une mèche de ses cheveux en givrant, les lunettes s’embrument à chaques expirations et givrent instantanément .

Arrivés au bout de la clairière il y a des dunes dont le sable vient marbrer la neige conférant des aspects surréalistes à notre décor. Le soleil continue son déclin à l’inverse du vent qui progresse dans son réveil. Il souffle à présent franchement. Les traces que nous suivions ont quasiment disparues. Les dunes sous la lumière froide du soleil de 15h sont superbes. Nous traversons ce décor envoûtant en suivant le bruit du vent qui siffle entre les pins devant nous. Les pieds des arbres s’enfoncent dans une neige dont la surface est altérée par une légère brume blanche. Le vent qui nous fait face semble à la fois nous provoquer et nous inviter à le rejoindre, à cent mètres derrière les arbres, nous voyons une lumière blanche. Nous n’entendons plus que le vent gronder dans nos capuches et le givre qu’il transporte nous gifle le visage.

Les quelques pas qui nous restent pour sortir de la forêt appartiennent au monde du fantastique et doivent se rapprocher de la sensation ressentie lors de l’atteinte du bout du monde.

A la fin de ce compte à rebours nous arrivons sur la berge pour faire face au vide immense. A notre gauche, une baie s’incline sous le soleil, à droite la lisère de la forêt part s’éteindre dans le brouillard sous les rafales de givre et devant, après quelques rangées de petites vagues gelées au moment où elles venaient s’écraser sur la côte, nous nous trouvons sur le lac. L’excitation de se retrouver au milieu de cette violence est semblable à celle de son premier saut en avion. Le froid qui nous tabasse le visage ne fait pas mal et permet à peine de nous garder à la raison. Tout est beau, même le rien. D’ici, la forêt qui longe le lac se présente comme une barricade préservant les êtres qui en dépendent mais qui doivent se passer de son vis à vis. Les montagnes semblent se soumettre en courbant l’échine comme par révérence dans ce tourbillon blanc.

Les immenses vagues de glace figées à hauteur d’homme ont des crevasses qui leur confèrent des allures animales, comme des monstres lents mais d’une puissance redoutable.

Même le soleil paraît timide dans cette démonstration de puissance et complète le tableau sur un pied d’égalité avec les autres éléments en présence.

Toute la nuit nous auront été hanté par cette lumière, complètement hypnotisés par la puissance de l’expérience. Seul le fait de savoir que nous le retrouverons le lendemain nous permet de dormir sereinement.

Le lendemain matin Innokenty vient nous chercher. C’est le fils de la famille Beketov dont le père, Alexander, est une référence en matière de nature dans le coin. C’est lui qui ouvre la route sur le lac gelé tous les ans. Et c’est justement aujourd’hui le jour de l’ouverture, nous pouvons donc prendre part au convoi et les accompagner dans ce labyrinthe de glace de la taille de la Belgique et suspendu sur 1500m de fond.

Le lac gèle en effet au cours du mois de janvier pour commencer à disparaître en mai. Nous sommes avec Alexander et son fils, en tête de cortège dans un des vans soviétiques particulièrement répandu dans la région, trois autres vans occupés par des guides locaux nous suivent pour prendre connaissance du parcours de la saison et deux 4X4 récents nous suivent, ce sont des touristes chinois qui profitent de l’expédition pour effectuer la traversée. De temps en temps de petites perches à selfie s’échappent de leurs fenêtres. Car tout le monde a le droit de conduire sur le lac. Malgré les risques. Les chinois viennent de Shangaï, ils sont sur le départ pour un voyage de deux mois.

Le lac se divise en de nombreuses plaques immenses aux frontières sensibles. Chaque plaque à son propre type de glace, certaines sont lisses et transparentes, d’autres sont accidentées et menaçantes. Le soleil radieux nous permet de contempler largement les différentes formations. A chaque frontière Alexander s’arrête, Innokenty descend, prend un pic en teste la glace en cognant dessus vigoureusement. Parfois le convoi peut passer, parfois il faut descendre du camion et d’autres fois il faudra le contourner. A chaque passages un peu tendu, l’équipe plantera un petit sapin en forant la glace.

Arrivés à quelques centaines de mêtre de l’île d’Olkon où nous devons faire une escale, les frontières de glace n’inspirent pas Alexander. Nous longeons les failles pendant longtemps, les guides réfléchissent beaucoup, se concertent puis se regroupent pour tâter de la glace à pied dans une zone assez large. Les deux 4×4 de chinois ne sont pas là. Ils ont souvent du retard. Une de leurs voitures nous rejoint, les deux chauffeurs chinois sont à bord, le sourire jusqu’ici figé sur leur visage a disparu, un des deux chauffeurs chinois parle avec les guides en s’allumant clope sur clope, un des vans des guides remonte nos traces, personne ne nous dit rien. Innokenty, livide, rentre dans notre véhicule et explique à Justine que quelqu’un est tombé dans le lac. Puis ressort discuter au sein du conseil spécial improvisé réunissant les chauffeurs chinois et les guides. Le van qui était revenu sur nos pas revient, remplis de chinois. Au bout d’une heure d’attente, partagés entre le rire nerveux et l’angoisse nous pouvons avoir un semblant de réponse. Alexander nous explique vaguement que les chinois sont fous, qu’ils ont voulu faire les malins en prenant un autre chemin et que la voiture a donc sombré dans les eaux du lac. Aucun blessé, les seules pertes sont matérielles, soit l’ensemble des passeports des passagers ainsi que toutes leurs affaires.

Les guides non sans oublier de prendre le contrôle du 4×4 restant, déposent les chinois sur l’île, en prennent une autre équipe et nous pouvons rentrer sur la côte Est, profitant d’un couché de soleil inoubliable mais considérant avec un peu plus d’appréhension les passages où Alexander semble se concentrer.

Le dernier jour sera dédié au parc national de Zabaikalsky qui couvre la presque île de Svyatoy Nos Peninsula, le tout en compagnie d’Innokenty avec qui nous auront le temps de papoter tranquillement. D’une grotte glacée féerique à un camp de pêcheur sur glace, de villages en voie d’abandon au bain en source d’eau chaude par -35°C, nous écumons les sujets de conversations.

Innokenty à 30 ans, il est avocat et vient aider sa famille de temps en temps pour gérer les touristes qui viennent se tester sur le lac Baïkal. Il n’a pas toujours été avocat, avant il était policier car c’était le moyen le plus abordable d’effectuer de hautes études. Après avoir effectué 5 ans à la fac il a ainsi été obligé de travailler 5 ans en tant que flic. Il souhaite aller en Provence depuis qu’il a vu un film sur la cuisine provençale. Il comprend que des Français puissent venir en Russie en hiver mais n’aurait pas du tout choisi cette option s’il était libre d’aller où il voulait. Il ne peut pas en effet sortir de Russie car il était flic, il lui reste encore 1 an d’interdiction de sortie et il pourra enfin aller au soleil. Pour lui l’alcoolisme en Russie n’est qu’un point de vue subjectif pour le touriste. En vrai il n’y en a pas tant que ça “Un tiers des russes est alcoolique mais c’est ce tiers qui parle le plus aux touristes”. Les gens viennent pêcher ici dans des camps montés sur la glace, parfois plusieurs semaines, parfois il viennent de Moscou, le principal étant de retrouver ses potes”. La plupart de ses amis d’enfance habitent encore à Ust Barguzin. Il semblerait que les grosses villes ne soient pas compatibles au long terme pour qui serait né sur les rives du Baikal. Il a étudié à Moscou, où le coût de la vie le sidère, lui comme le reste du pays “je t’ai demandé le prix de l’appart pas ton numéro”. Il n’y a pas de monstre marins dans le Baikal, et s’il y en a un il ne l’appellerait pas Rakail car il ne saisissent pas le jeu de mot. Les poissons peuvent cependant être gros mais sans être monstrueux, au max les esturgeons avoisinent les 1m80. Il nous a dit avoir hébergé Sylvain Tesson lors de son premier passage sur le Baikal mais se rappelle peu de lui. Il ne lira pas le livre qu’il a consacré à sa région, car pour lui tout le monde habite tout seul sur les rives du Baikal. Ce serait comme nous faire lire un livre sur un Russe vivant six mois dans un 29m² à Saint Ouen, Paris en lieu du Lac titanesque, les puces en guise de forêts infinies, les dealers vautrés dans leurs chaises plastiques en place des phoques et le reste de ces concitoyens comme autant de survivants. L’auteur s’émerveillerait peut être de l’aptitude qu’ont les audoniens à affronter la rudesse de leur quotidien, constatant que le bonheur le plus pur, l’ultime quiétude de l’âme trouverai sa source dans le vivre ensemble, comme par exemple dans la ligne 13.

One thought

  1. Je. kiffe. cette. histoire. J’imagine que vous avez du flipper de la mort avec cette histoire de chinois fous… En tout cas, le récit est palpitant et les images sont magnifiques. Méga bravo, hâte de lire la suite. ❤

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