Instants transsibériens

28/01/2019

Tyumen-Novosibirsk

Nous avons retrouvé notre configuration chérie pour une nouvelle balade en couchette. En fuyant les places dites “couloir/коридор” pour privilégier les deux banquettes superposées, nous disposons du tiers d’une cabine nous protégeant ainsi de tout squattage de lit. Aujourd’hui l’air est chaud dans le train, chaleur accrue très certainement par la hauteur de la couchette, les lois de la physique ne nous épargnent jamais. L’air porte de délicats parfums de nouilles instantanées industrielles à l’attention de nos estomacs affamés. Nous avons faim car nous n’avons pas prévu de quoi manger. D’une timidité confinant à de la bêtise, nous n’osons pas encore demander de quoi grignoter au chef de cabine qui a pourtant tout ce qu’il faut, en faisant même l’étalage dans une petite vitrine.

Il n’est donc pas établi que les longues journées déjà passées à regarder défiler les bouleaux enneigés aient fait de nous des guerieros de la couchette monoplace dont nous aspirons au fond de nous la médaille.

Nous pouvons cependant fournir une liste des indispensables à emporter pour jouir pleinement et sans entraves majeures au séjour transsibérien.

  • Des couverts ou pourquoi pas des baguettes. Le chef de cabine peut en prêter mais il peut aussi être à court et les nouilles instantanées brûlantes ne se prêtent pas à la dégustation façon couscous traditionnel. Pareil pour la tasse du thé.
  • Des sandales pouvant s’enfiler sur des chaussettes. Le sol du train en plus d’être gelé est souvent agrémenté de neige fondue.
  • Un collant pour ne pas dormir avec son gros pantalon éprouvé par dix huit jours de bons et loyaux services. Quiconque souhaitant traverser la sibérie en hiver se sera déjà bien lié à ce collant, sentimentalement et physiquement, fusionnant avec lui pour ne faire qu’un face au froid affamé de brins de peau vulnérables, prêt à enfoncer ses dents dans des recoins insoupçonnés et extrêmement intimes.
  • Un savon. Ceux mis à dispositions sont régulièrement agrémentés de petits poils noirs courbés dont nous chercherons pas la provenance.
  • De quoi lire. Avec une petite lampe car le couvre feu est général.
  • Une application de traduction hors ligne peut être très pratique. Les russe sont bavards et veulent en savoir plus sur les causes de la présence de deux français dans un train isolé. Ils souhaiteront également connaître votre avis sur la victoire russe lors de la deuxième guerre mondiale. Si vous avez besoin d’éléments de langage: ils ont gagné. Pas comme les français. Qui l’ont perdu. Et qui ont été sauvé par les russes. Mais ce n’est pas grâce à Staline. C’est grâce au peuple russe.

Sur la banquette du bas, il y a un homme à la moustache bien taillée et au nez surmonté de fines lunettes rectangulaires qu’il range régulièrement dans une petite boite, elle-même méthodiquement placée dans une des poches de son polo, la plus détendue certainement en raison de sa fonction de range boitier de lunettes. Ses mouvements semblent parfaitement orchestrés suivant un rythme savament élaboré. Il grignote en ce moment des bâtonnets salés de type biscuits apéro en alternant fréquemment avec des gorgées de thé. En dessert ce sera des rondelles de pommes coupées au couteau à même la main. Le regard du bonhomme propret complété par la manipulation d’une lame est moins rassurant. Il est peut-être temps de cesser de l’observer pour parfaire cette description.

Ce soir nous n’avons pas vu de militaires mais une certaine tendance se dégage de la population au sein de cette voiture. De nombreux passagers dont celui qui fait face à la banquette du haut et celui qui occupe la partie basse du couloir ont des visages s’éloignant des standards russes tels qu’on se l’imagine.

Après nous être vautrés dans une approximation hasardeuse sur leur origines, leur conférant successivement des affiliations aux sibériens ancestraux à la sagesse païenne et aux aptitudes de survie hors norme, puis aux tribus mongoles dont les immenses steppes commencent à nous faire de l’œil, nous apprenons via leurs passeports qu’ils sont en réalité Ousbek. Nous ne connaîtrons pas le but de leur voyage. Ca fait rêver quand même l’Ouzbékistan.

29/01/2019

Novosibirsk-Tomsk

Plus que quelques heures et nous arriverons à Tomsk. C’est la première fois que nous ne nous déplaçons pas en couchettes. Pour quatre petites heures ça passe. Nous avons quitté Tobolsk il y a 30h, ce qui est largement suffisant pour permettre à notre corps la création d’une fine pellicule de moiteur, reflexe biologique protégeant certainement notre organisme craintif de l’agression du complet collant/maillot en laine merinos à la douceur pourtant universellement approuvée et dont l’incroyable capacité à ne pas capteur les odeurs nous permet de tolérer notre propre présence.

Les trajets se prêtent en effet difficilement à l’exercice de la toilette corporelle. A défaut de ce travail d’hygiène, et très certainement en raison de notre difficulté à gérer des écarts de cinquante degrés entre l’extérieur du train où le froid s’amuse à tester notre combativité et l’intérieur du train où 25°C semblent être le stricte nécessaire au confort des passagers équipés comme des testeurs de freezers industriels/ marins islandais/ gardes forestiers canadiens/ postiers pour pingouins, nous transpirons régulièrement dans nos vingt couches techniques.

Ce petit train à quatre voitures dans lequel nous sommes actuellement embarqués n’a pas de bande d’Ousbeks, de militaires en uniforme ou d’ouvriers en bleu de travail s’embarquant pour des trajets de plusieurs jours sans même un petit sac de voyage. En tout cas nous n’en voyons pas.

Ce train se rapproche du TER classique, le chef de voiture en plus. Les vallées verdoyantes et colorées de nos campagnes françaises du mois de janvier sont cependant remplacées par un défilé de forêts de bouleaux, nus dans la neige omniprésente. De minuscules villages en bois solitaires viennent ponctuer cette parade hivernale. De rares cheminées en laissent échapper de la fumée. Les principales activités de leurs habitants en cette saison doivent être de faire du feu et d’éclaircir leurs voies de la neige par de grandes pelletées.

Les parois latérales de la cabine sont couvertes de paysages d’une Russie des quatre saisons, même si la représentation de l’hiver y reste très largement minoritaire.

A côté de nous une femme regarde son téléphone et semble alterner ses lectures entre des photos qu’elle fait défiler sans trop y prêter attention et de longs articles. Elle porte un col roulé vert kaki, de hautes bottines à talon, des collants sombres et une jupe en cuir jaune très courte, symbole de son incroyable résistance au froid. Un manteau de fourrure noire est disposé sur ses genoux. Ses ongles, entretenus par de fréquentes manucures, exubèrent de part leur longueur inadaptée à toute manœuvre de préhension précise et de part les vives couleurs qui les recouvrent, se mêlant dans de fins motifs, qu’ils soient géométriques, organiques ou complètement aléatoires. La chatoillance de ses ongles ne permet pas de déduire grand chose sur cette personne en particulier car l’art ongulaire est une discipline religieusement suivie par une grande majorité des femmes et des jeunes filles russes. Les siens sont oranges avec des traits noirs dans le sens de la longueur pour l’annulaire droit et le pouce gauche.

Son visage se démarque nettement de celui des autres passagers. Sous de fins cheveux blonds poliment attachés en chignon, les traits de son visage sont délicatement soulignés de deux lèvres gigantesques, gonflées par des doses colossales de gelée. Ce n’est pas le premier cas de chirurgie plastique façon Donatela Versace que nous croisons depuis notre arrivée à Moscou. Ces protubérences labiales verigineuses, très certainement handicapantes au quotidien, en plus d’être accentuées pas la maigreur du visage qui les soutient, prennent encore plus d’importance grâce aux épaisses couches de corps gras écarlates qui viennent les alourdir encore d’avantage.

Chacun est bien sur libre de disposer de son corps comme bon lui semble, nous ne cherchons pas à émettre d’avis sur la beauté d’une personne qui n’a rien demandé d’autre que de prendre son train et de lire son article tranquillement. Surtout si la personne a déjà du supporter le voisinage de deux vagabonds encrassés dans une saleté vieille de plusieurs jours et dont l’un d’eux en plus n’arrête pas de la scruter en prenant des notes avec la discrétion d’un élève de troisième qui regarde une antisèche dans sa trousse. Ce bref descriptif fait cependant état d’une tendance propre au pays que nous traversons et que nous avons jugé intéressant de vous décrire.

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