Le petit goulag dans la prairie

“A Perm les gens sont vraiment sympas, pas comme à Moscou où personne ne vient t’aider si tu ne demandes pas” Lera, serveuse avenante et ravie de rencontrer des touristes à Perm

Six heure du matin, réveil dans une chambre ornée de tableaux d’étonnants points de vue d’un Paris en fleur, nous nous habillons copieusement car nous savons que dehors il caille sévèrement. Nous devons prendre un bus pour nous rendre à Perm 36. Perm 36 semble être un des seuls anciens goulag visitable de Russie. Les indications tirées du site internet du lieu sont simples, il suffit de prendre un bus, environ 1h30, de descendre dans un petit village et de marcher un peu. 7h, nous arrivons au terminal de bus. La guichetière ne fait pas trop d’effort pour nous faire comprendre que nous avons quasiment raté le bus, qu’elle ne nous vendra pas de ticket, que nous devons voir directement avec le chauffeur du bus qui est par là, une main mollement secouée pour nous montrer le “là”. Nous ne savons pas de quel bus il s’agit. Le mariage de la confusion et de la déception de s’être levé de bonne heure pour rien doit de plus en plus se manifester au sein des expressions de nos visages pourtant bien planqués dans nos protections contre le froid. Si bien qu’un vieux monsieur, étonné de nous entendre exprimer notre intention d’aller visiter le goulag nous prend par la manche, nous entraînant jusqu’au bus qui fermait ses portes. Après quelques échanges en russes entre notre bon samaritain et le chauffeur, un nouveau signe de la main, nous pouvons monter et prendre place au chaud. Le bus démarre immédiatement et nous regardons défiler le réveil de Perm. D’abord le centre ville encore timidement endormi, puis les grands immeubles, les garages et commerces en taule de périphéries, les cheminées des gros bâtiments industriels, un pont qui laisse deviner un fleuve assez costaud, puis des arbres. Les effets du coup de pression de la gare routière s’estompent doucement. Les arbres défilent dans la nuit. Nous dormons vite.

Deuxième réveil de la journée, cette fois il fait jour, cela fait deux heures que nous sommes partis de Perm. Le bus s’arrête dans une gare routière. nous demandons au chauffeur si nous sommes arrivés. Il rigole, nous avons largement dépassé notre destination. Un bus part dans l’autre sens dans la demi-heure, juste le temps de prendre un café et d’admirer la chaleur du quartier de la gare routière d’une ville d’Oural, à deux heures du transsibérien savourant l’exclusivité de notre statut de touriste dans cette zone perdue.

Une demie heure de bus en sens inverse. Une station service le long de la route. Le bus s’arrête et nous invite à descendre en nous montrant une route sur la gauche. En dehors de la station service, il n’y a rien. Tout est couvert de neige.

La marche nous tient chaud, et nous arrivons au camp après quatre kilomètres le long de la route. Les paysages bien que camouflés d’un blanc épais ne perdent rien de leur bucolisme. C’est vraiment la première fois depuis notre départ que nous goûtons aux joies des grands espaces et du calme absolu. Tout est tout à fait paisible. Nous oublions presque être sur la route d’un camp de travail forcé.

Des années 40 aux 80, le camp aura vu défiler un paquet de vacataires. La visite d’un lieux comme celui-là amène avec elle son lot de questions.

Pourquoi ici? La spécialité de celui-là est l’exploitation du bois. La puissance soviétique a des besoins, le bois en fait partis. Personne ne souhaitant s’installer dans cette région reculée aux hivers particulièrement rudes mais
riche en forêts, le régime aura l’idée de procéder à une colonisation par le biais de camps de travail. Les familles de matons créent ainsi de petits villages, et une petite industrie liée à l’exploitation du bois pourra naître au milieu de rien.

Qui vivait ici? Tout d’abord les prisonniers y étaient envoyés pour de petites fautes, notamment pour des retards récurrents au boulot – trois fois vingt minutes suffisent alors pour un séjour au goulag- la vocation du camp s’orientera avec le temps vers de l’emprisonnement politique. Une cellule de rééducation est ainsi en place dans le camp pour mettre à disposition des ouvrages et des affiches de propagande. Si les arrestations pour des retards au boulot nous choquent, les exemples de preuves fournies pour les arrestations politiques font froid dans le dos. Un billet à l’effigie de Lénine abimé, une photo de famille habillés aux couleurs de la noblesse déchue par la révolution, un journal de propagande dans une poubelle.

Comment vivaient ils? Il convient de préciser un élément important. Le goulag est un camp de travail et de propagande. Malgré la violence des traitements et des conditions de vie il ne s’agit pas d’un camp d’extermination. Même si pour rien au monde nous n’aimerions y goûter les joies de l’incarcération, ce n’est pas Auschwitz. Les discours à la russe, entre condamnation et dédiabolisation ne nous permettent pas de nous immerger vraiment dans ce monde hostile et de comprendre réellement la vie des prisonniers. Il y a différentes cellules, des dortoirs, des cachots, deux chambres isolées pour recevoir des visites pouvant s’étendre sur une semaine, des ateliers, des séries de trous en guise de toilettes collectives, une bibliothèque monomaniaque, des barrières de barbelé, des murs, une rangée d’arbre qui aurait été plantée pour remonter le moral de prisonniers, des tours de gardes, un fourgon, un sas pour l’accès, des fenêtres dans certaines pièces, des barreaux dans d’autres, une terrain assez vaste d’un coté et 9m² emmurés au ciel grillagé de l’autre.

Un étrange mur semble hiérarchiser les différents acteurs de cette prison. avec les responsables au sommets, Staline au centre et les victimes à la base.

Quelques photos montrent des vestiges d’autres camps, encore plus reculés, pour certains orientés radioactifs, dans des environnement toujours plus bucoliques.

Le lendemain nous renouvelons le réveil matinal pour rejoindre Kungur. Kungur est fameuse dans le coin pour sa grotte aux galeries vêtues de formations glacières. Nous avons donc le droit aux classiques jeux de lumières, à de longues explications déroulées par un guide en
en russe non sous-titré avec l’harmonie vocale d’un moine tibétain et le calme d’un MC de Drum & Bass qui va rater son train et à des blagues auxquelles nous rirons poliment pour faire comme tout le monde. La gène d’être dans ce groupe dépassée nous pouvons bien reconnaître que la grotte est jolie, qu’elle se prête volontiers à des expérimentations photographiques audacieuses et que cette balade souterraine a gentiment éveillé en nous l’envie de nous risquer à l’exercice de la spéléologie, idée que nous réaborderons éventuellement quand nous aurons atteint des lattitudes sous lesquelles l’eau qui sillonne le cœur des montagnes aura retrouvé une température décente.

Aujourd’hui, nous avons quitté Perm, nous sommes en Sibérie, à Tobolsk et par un heureux jeu du hasard nous avons été surclassés.

Au lieu de poser nos sacs dans deux dortoirs séparés comme nous avions été contraints de le réserver à l’origine, faute d’alternative abordable, nous pouvons jouir du confort d’une chambre d’un standing légèrement suranné mais tout de même convenu. Nous disposons ainsi d’une salle de bain privative avec une douche à la pointe d’une technologie telle qu’on pouvait l’imaginer il y a une trentaine d’année, avec option lumière et radio au sein même de la cabine. Le fait que ces commandes ne fonctionnent pas nous rassure quand à l’absence d’électricité au sein de cet habitacle hygiénique. La chambre à proprement parler est quant à elle munie d’une grande armoire en bois verni, arboré de reliefs motifs sobrement art déco et de deux miroirs de la même aspiration, d’une commode assortie à l’armoire aux quatre tiroirs sertis de poignées dorées, de deux lits deux places, symbole du surclassement absolu et incontestable et d’un élégant bureau surmonté d’un miroir dans lequel nous pouvons nous regarder écrire ces lignes en prenant l’air le plus pénétré d’inspiration que nos talents d’acteur nous le permettent. Il ne manque plus qu’un éclairage ciblé sur le papier et une bouteille de spiritueux hors d’âge pour que le confort d’écriture soit impeccable.

Le temps de nous dégourdir les jambes et de faire quelques photos du kremlin local et demain nous repartons sur notre route pour le Baïkal.

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