Message au débouché des mégapoles

Les russes prennent leur temps mais sont à l’heure.

Bercés par les ronflements de nos compagnons de cabine, nous pouvons
à nouveau nous permettre de regarder passer le temps, prêts à franchir en toute décontraction nos premiers fuseaux horaires depuis Moscou, doucement égarés dans le décompte des distances parcourues.

couchettes de nuit
les cabines s’ouvrent et les couchettes se confinent un peu plus

Nous nous arrêterons à Perm mais notre train continuera sans nous jusqu’à Novy Urengoy, ville tellement au nord qu’elle nous ferait passer pour des croisiéristes en manque de marques de maillot.

Nous ne connaissons rien de Novy Urengoy et ce n’est pas notre niveau en russe qui nous permettra d’en savoir beaucoup plus pour l’instant. La présence d’une garnison entière de jeunes militaires surexcités, profitant des arrêts en gare pour cloper furieusement en short sur le quai peut laisser notre imagination divaguer quant à la vocation militaire d’une citée aussi isolée dans le grand Nord. Nos rêveries nous amènent à y voir une sorte de camp d’entraînement pour pré adulte au sang chaud visant à leur faire chier des glaçons pour le reste de leur carrière sous les drapeaux. A constater la finesse du plastique de la tongue qui suffit à séparer leur pieds nus du froid mordant de la surface verglacée du quai, nous pouvons nous figurer la douceur des journées qui les attendent là-haut, sous les latitudes bienveillantes de Novy Machin.

Ils semblent cependant heureux car ils rient en fumant leurs clopes. Ils se prennent en photo. En short. Croquant les doux fruits d’un bonheur qui pourrait se rapprocher de celui que nous ressentons tous lors de la dernière raclette de l’année. Celle du temps qui ne s’y prête déjà plus, celle de l’ultime réunion, une dernière fois tous ensemble pour nous baffrer, suant de plaisir et de fromage, celle des photos prises comme attaches de fortune pour faire survivre ce doux souvenir, des images pour nous permettre de traverser ces interminables saisons intermédiaires, pour combattre le manque jusqu’à l’aube de l’hiver où nous recevrons une invitation à un nouveau groupe au nom sans équivoque sur un réseau social quelconque.

Le bonheur inconscient.

A la différence des militaires qui semblent vivre à fond ce voyage, saisissants chaque instant pour en faire un souvenir chaleureux, nous profitons de ce morceau de temps qui passe doucement pour un petit bilan intérieur de cette dernière semaine.

Clément en position
Notre couchage très justement saisi par Louis So (Merci!)

Un des souvenirs à ne pas écraser sous l’énorme quantité d’images qui s’accumulent à chaque sortie de train fut la rencontre avec Alexander.

Alexander est un codeur russe. Il habite dans le Saint Pétersbourg lointain, celui qui n’a pas de palais et où, d’après lui, “il n’y a rien”. Son rien comporte beaucoup d’immeubles d’habitations et de parkings enneigés labyrinthiques. Il a une batterie électronique dans sa chambre car un ami lui a prêté mais n’en joue pas vraiment. Il s’amuse davantage en codant. En codant notamment des programmes susceptibles de détourner que ce soit une des petites lumières sur son ordinateur ou bien la base de donnée de Couch Surfing. Pour Couch Surfing son programme n’avait pas encore tout récupéré au moment où nous étions chez lui. Il aime également l’alcool et le jus des tomates marinées en bocaux. Son cocktail favori consiste donc à boire de la vodka pure d’un trait suivi d’un verre d’eau de tomate. Il nous a fait goûter cette trouvaille rafraichissante lors d’un petit déjeuner riche en discussions. A défaut de nous convaincre sur la fiabilité d’un régime à base de vodka au réveil, son cocktail aura réussi à nous familiariser avec les tomates en bocaux.

bocal tomates
ci au centre un bocal de tomate traditionnel.

Son appartement est situé au vingtième étage d’une tour parmi tant d’autres. Dans cet appartement il y a deux chambres et une cuisine. Le salon n’est d’après eux pas courant dans les appartement russes, d’ailleurs ils n’en comprennent pas instantanément l’utilité, souriant même tendrement à l’idée d’une pièce “pour vivre”. Deux terrasses couvertes s’étendent de chaque côté de l’appartement, bien assez grandes pour accueillir un canapé mais bien trop froide en cette saison pour accueillir un être humain, qui ne soit pas un militaire en short avec des cigarettes.

saint Pétersbourg balcon
Nous nous sommes tout de même aventurés sur le balcon pour un cliché

Alexander est discret mais curieux, émotionnellement sobre mais avenant, sourit peu mais rit quand même quand il passe un bon moment. Alexander est Russe. C’est même un nouveau russe, son père venant d’Ukraine et sa mère du Kazakhstan c’est à la fin de l’Union qu’il fut enregistré Russe car c’est ici qu’il vivait. Depuis les accrochages de la Russie avec l’Ukraine, comme tous les hommes russes, il n’a plus le droit d’y aller, que ce soit pour voir sa famille ou non.

Alexander aime parler politique sans aller trop loin. Il nous a dit avoir un ami farouchement opposé à leur gouvernement mais lui n’émettra d’avis global sur le sujet. Il se contentera d’appeler son président “Mister Poutin” en esquissant un petit sourire énigmatique. Comme s’il voulait nous voir nous embourber dans un discours pro liberté franchouillard en étalant les grands principes chers à la patrie des droits de l’homme que nous emmenons toujours avec nous à l’étranger.

Il témoignera cependant de la corruption systématique et institutionalisée dans son pays. Ainsi quasiment aucun bar n’aurait de licence pour vente d’alcool, ils s’acquitteraient d’un montant régulier aux organismes de contrôle. Nous avions en effet remarqué quelques signes de fonctionnement à l’arrache comme l’absence de tickets dans les minibus ou la mention “alcool distillé maison” étalée en vitrine des bars et des restaurants.

Alexander peut travailler beaucoup, parfois vingt heures de suite. Ce qui n’est apparemment pas une exception en Russie. Mais il ne se plaint pas. Alors que nous le voyions rentrer d’une de ses sessions à faire pâlir d’émotion n’importe quel gourou de la Start Up Nation féru d’auto entreprenariat effréné, il nous fit même part de sa satisfaction. Il aime le code et il est bien payé, nous confiant ainsi que son corps de métier pouvait aspirer à six fois le salaire moyen russe d’environ 500€ par mois.

En bon geek Alexander aime les kebabs. Il fait d’ailleurs partie d’un groupe d’évaluation de Shawarma sur VK, le facebook russe qui selon lui permet d’accéder à un vaste océan de musique gratuite et de, selon ses mots, “so much free porn”.

Alexander aime les villes et c’est donc avec sa désapprobation bienveillante que nous l’avons quitté pour rejoindre la petite ville de Souzdal.

Hub touristique Souzdalais

Souzdal, moins d’habitants que Chaville, est uniquement déservie par bus. Avec son kremlin blanc du XIIem siecle, ses familles qui viennent le Week end pour faire des glissades en bouées le long des grandes collines enneigées.

vue globale du mood

Souzdal et son marché en plein air sur lequel les étals de champignons en bocaux avoisinent ceux des tableaux rupestres et où des chaussons à fleurs brodées côtoient des bouteilles de kompot, sorte de jus de miel.

Nous étions vu à Souzdal pour nous écarter un peu du bouillon urbain étourdissant de ces derniers temps. Et c’est avec ce premier pas dans le calme que nous avons eu comme une révélation sur nous même.

au calme

Ce ne fut ni lors de la visite de son Kremlin phare, ni au cours de nos balades au grès des allées bordées de petites maisons en bois élégamment sculptées, ce ne fut pas non plus lors de notre visite du couvent où les fidèles locaux viennent en quête d’eau bénite, se jetant sur de gros bidons chargés en liquide sacré comme sur le pack de coca familial en promo, ce ne fut même pas lors de la visite du musée de trop, celui où certes les bâtiments sont jolis mais dont l’expo dégage une salle odeur de fonds de tiroir. Non. C’est lors de notre moment d’égarement au musée de la maison en bois, lorsque nous prenions en photo les détails d’une grange au sein d’une reconstitution de la vie paysanne du XIXème siècle que nous avons été foudroyés par l’image de touristes tranquilles que nous promenions. Nous poussant ainsi à rechercher un peu plus d’action.

Nous arrivons à présent à Perm.

Demain nous visitons un ancien goulag. Une étape de plus dans notre traversée sauvage d’un des environnements les plus hostiles du monde des vivants.

Avec audioguide si possible.

Spasiva

5 thoughts

    • Oune melveille! On a cependant rarement le droit de photographier l interieur qui est assez bluffant aussi. Peut être dans la suite de nos aventures tu en trouveras des images 😏(oui. )

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